vendredi 30 janvier 2026

Brèves sur la décoration d'un cabinet

 

A l'origine, je n'avais pas l'intention d'écrire un tel article, au thème pouvant sembler fantaisiste -si ce n'est dérisoire ! mais la remarque d'un camarade de promotion faisant son stage P.P.I. (le Projet Pédagogique Individuel) dans la même Cour que moi a fini par m'en convaincre, dans un soucis de « salubrité publique ». Nous étions allés attendre un autre collègue dans la salle de documentation où celui-ci était affecté, ladite pièce étant tapissée, sur un mur latéral, de revues de doctrine, de nombreux codes Dalloz et de plusieurs rayonnages de livres reliés de jurisprudence, datant du début du XXe siècle.

Mon camarade, docteur en droit et, accessoirement, chargé de TD à la Faculté, nous avait alors indiqué ces livres reliés, disant à leur propos : « C'est très bien pour décorer un cabinet, ça... ! » Et le président de mon B.D.E. d'approuver dans la foulée. Je prends cet exemple, car il me paraît exprimer à la perfection le degré zéro de la pensée décorative. Si nul n'est parfait, la perfection naît parfois dans la nullité.

J'ai le sentiment, assez prononcé, que l'emploi de rangées de livres de jurisprudence pour décorer son cabinet, est une image d’Épinal marquée au sceau de la culture juridique des États-Unis. Cependant, l'usage de ces innombrables ouvrages a là-bas une fonction utilitaire, beaucoup plus que décorative. En effet, le système nord-américain est basé sur la règle du précédent, en vertu de laquelle les tribunaux délibèrent avec le regard tourné vers les décisions rendues sur des faits analogues par les Cours supérieures -notamment par la Cour suprême.

Or notre système juridique, en France, n'est pas régi par ladite règle. Si ces rayonnages ont, peut-être, une fonction décorative dans les cabinets et les bureaux américains, une telle fonction n'est qu'une incidente, une conséquence, de leur fonction première, qui réside dans la nécessité (moins prégnante aujourd'hui avec l'arrivée d'internet et de ses gigantesques bases de données) d'avoir à portée de main toute la jurisprudence existante sur de multiples affaires. Le fait de recourir à ces livres avec pour but avoué de les utiliser à fin décorative, me paraît donc constituer une inversion de leur raison d'être dans les cabinets (faute de disposer d'un terme peut-être plus adéquat).

Et, pour quoi faire ? En consulter un exemplaire une fois tous les cinq ou dix ans ? Mon camarade de promotion (celui-là même qui était dans la salle de documentation) me répondit ainsi : « Il y a de grands vins que tu bois très rarement, ils n'en sont pas moins précieux ». L'image est certes jolie, mais elle n'en reste pas moins bancale.

Une bouteille de grand cru n'est, précisément, bue que rarement justement parce qu'elle est précieuse, parce qu'elle est douée d'une grande valeur (ladite valeur résidant dans sa qualité de grand cru). On en apprécie la robe, le bouquet ainsi que l'arôme. Surtout, un acquéreur sait, en l'achetant, qu'il va la boire, fût-ce à très petites doses. A l'inverse, l'acquisition d'un vieil ouvrage de jurisprudence n'augure pas qu'il en sera fait un usage régulier (surtout avec le renouvellement jurisprudentiel du XXe siècle et du début du XXIe), car il y a une incertitude quant à la fréquence de l'usage qui en sera fait : soit rarement (mon camarade docteur n'ayant dû consulter un tel ouvrage, pour les besoins de sa thèse, qu'une seule fois), soit pour ainsi dire jamais.

L'autre élément, tout aussi important, est qu'une décoration doit paraître naturelle. Elle ne doit pas sembler artificielle. Or cette ornementation n'échappe pas à ce problème. Naturellement, cet aspect d'artificialité est plus ou moins souligné selon l'endroit où ces rayonnages se situent ; autant leur présence peut-elle, dans une certaine mesure, se comprendre dans le bureau stricto sensu d'un juriste, autant, près d'une salle d'attente (et il m'est arrivé d'en voir là..), c'est le comble du mauvais goût. Le client sent qu'on veut l'impressionner ou étaler sa science. Un avocat n'est pas un collectionneur de « dos de cuir » -Dieu nous en préserve ! La meilleure bibliothèque est encore celle qu'on consulte.

Sur le plan esthétique, j'ai tendance à me dire que l'avenir de ces lieux de travail réside ailleurs. En matière de cabinet, comme pour le lieu de résidence, une décoration doit être naturelle et vivante (alors que ces compilations de livres de jurisprudence sont de la décoration « morte »). Une décoration qui a du sens est une décoration que l'on habite. Et, me semble-t-il, les cabinets gagneraient à quitter leurs environnements froids, tapissés de murs blancs et de croûtes d'art moderne, avec leurs bibelots de métal et leurs bureaux en bois sombre, pour gagner des horizons plus légers. Après tout, le cabinet est la seconde maison de l'avocat ; il y passe l'essentiel de ses journées. A ce titre, c'est, en réalité, plus pour l'avocat que pour le client qu'une bonne décoration est essentielle, car étant soumis au stress et à des horaires étendus, il est capital que son esthétique invite à la détente.

Mon propre souhait est d'exercer dans un cabinet qui fasse penser à tout, sauf à un cabinet. J'aimerais qu'il se rapproche d'une sorte de lounge (salon chic), de refuge, décoré comme si l'on était chez soi. Je veux pouvoir me dire, en y arrivant le matin : « Je me sens tout à fait capable d'y faire ma vie, et d'y passer la nuit » (avec une pièce pour dormir ainsi qu'une garde-robe). C'est là que réside l'avenir des cabinets : dans une expérience esthétique, reflétant un environnement pensé comme lieu de vie plutôt que comme lieu de travail guindé.